La déformation de l’enseignement eschatologique de Paul par les Corinthiens

Chères lectrices, chers lecteurs,

je vous propose pour terminer la semaine un article reprenant un de mes travaux exécuté dans le cadre de mes études à la Faculté Libre de Théologie Évangélique de Vaux-sur-Seine (FLTE). L’intitulé du sujet est le suivant: « Dans quelle mesure la thèse de la déformation de l’enseignement de Paul par les corinthiens (« une eschatologie poussée à l’extrême ») permet-elle de comprendre la devise corinthienne « tout m’est permis » et un texte tel que 1 Corinthiens 4.8? »

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La première épître aux Corinthiens, rédigée par l’apôtre Paul aux alentours de l’an 55 de notre ère, est une aide précieuse pour appréhender le contexte du christianisme primitif. Elle recèle d’indices permettant de se rendre compte des difficultés rencontrées par Paul pour annoncer la Bonne Nouvelle et pour pérenniser son enseignement. L’apôtre évoque à plusieurs reprises dans sa correspondance les écarts de la communauté, illustrés par ce qui semble être devenu une des devises des corinthiens, “tout m’est permis”, que nous retrouvons en 1 Corinthiens 6.12. Parmi les hypothèses avancées pour expliquer ces écarts de la communauté de Corinthe et leur inadéquation avec le message de la Bonne Nouvelle, figure la déformation de l’enseignement de Paul aboutissant à une eschatologie réalisée poussée à l’extrême. Dans une première partie nous allons étudier le terreau ayant favorisé une telle déformation de l’enseignement de l’apôtre. Dans un deuxième temps nous nous intéresserons aux indices scripturaires mettant en évidence la déformation de l’enseignement eschatologique de Paul. Une troisième partie tentera de savoir quel était la nature de l’enseignement initial de Paul. Nous conclurons en faisant la synthèse des trois parties ci­-dessus afin de déterminer dans quelle mesure la thèse de la déformation de l’enseignement eschatologique de Paul par les corinthiens permet de comprendre la devise “tout m’est permis”. Nous compléterons cette conclusion par une ouverture sur la pertinence de cette problématique de nos jours.

Première partie – Le terreau corinthien

Les Actes des Apôtres témoignent de la fondation de l’Eglise de Corinthe par Paul aux alentours de l’an 50 de notre ère, le principal repère chronologique étant l’allusion au décret d’expulsion des juifs de Rome par l’Empereur Claude en Actes 18.2. Corinthe au milieu du premier siècle est une grande ville de plus de 100.000 habitants. Le chiffre de 700.000 est parfois avancé, à nuancer par l’absence de données statistiques dans la région sous l’Empire romain, une fourchette de 72.500 à 116.000 habitants semble plus raisonnable (1).

Un autre paramètre à prendre en compte est la jeunesse de la population autochtone de Corinthe. La ville a été “complètement détruite par le Général romain Lucius Mummius en 146 av. Jésus­-Christ” et “la cité grecque de Corinthe ne fut reconstruite qu’en 44 av. Jésus­Christ par Jules César” (2). Les corinthiens forment donc au premier siècle de notre ère une communauté qui ne dispose pas d’un enracinement millénaire.

Ce faible enracinement fait que Corinthe a été influencée au temps de Paul par beaucoup de spiritualités, des cultes de divinités grecques comme Apollon ou Athéna, le culte à l’Empereur dans un temple construit par Claude, les cultes égyptiens d’Isis et de Sérapis et une “diaspora juive attestée par Philon d’Alexandrie” (3).

Le dernier point contextuel que nous allons évoquer est la classe sociale. Du fait de sa nouveauté, à peine 100 ans séparent la reconstruction de la ville par Jules César de l’arrivée de Paul, “Il n’existait donc pas d’aristocratie traditionnelle dans la nouvelle Corinthe, mais les nouveaux riches en assumaient le rôle” (4).

Ces éléments contextuels, une grande cité commerciale cosmopolite, des racines peu profondes, une multitude de cultes et un rôle de premier plan tenu par des nouveaux riches nous aident à apprécier le climat que l’apôtre Paul a connu lors de la fondation de l’Eglise de Corinthe. Nous pouvons émettre l’hypothèse que ces facteurs ont favorisé la déformation de l’enseignement de l’apôtre. Nous allons voir dans la deuxième partie les indices laissés dans la première lettre aux Corinthiens permettant d’évaluer l’ampleur et la nature de cette déformation.

Deuxième partie – Un enseignement eschatologique déformé

Le théologien anglican A.C. Thiselton, pour appuyer la thèse d’un enseignement eschatologique déformé par les corinthiens, met en avant les propos de Paul s’adressant à la communauté, “dès à présent, vous êtes rassasiés. Déjà, vous voilà riches! Vous avez commencé à régner sans nous. Comme je voudrais que vous soyez effectivement en train de régner, pour que nous soyons rois avec vous.” (1 Co 4.8). L’apôtre semble reprocher aux membres de l’Eglise de Corinthe de penser qu’ils sont déjà riches de toutes choses, employant pour cela un ton ironique. Les corinthiens, du moins ceux ciblés par 1 Corinthiens 4.8, pensent manifestement que toutes les promesses de la Bonne Nouvelle se manifestent dans leur présent. Jésus dit dans Luc 22.29-­30 que “comme mon père vous a donné le royaume, je vous le donne, à mon tour: vous mangerez et vous boirez à ma table, dans mon royaume…”. Peut­-être les corinthiens ont-­ils déformé un tel enseignement en considérant que l’intégralité de ces promesses leur était acquise au temps présent, se faisant ainsi rois comme le souligne ironiquement l’apôtre Paul. Le fait de se prendre pour des rois possesseurs de l’intégralité des promesses de la Bonne Nouvelle se manifeste par plusieurs symptômes dont nous allons donner maintenant quelques exemples. Nous verrons en quoi ils permettent d’illustrer la devise “tout m’est permis”.

En premier lieu nous pouvons relever que Paul reproche aux membres de la communauté de se sentir juges de toutes choses avant même le retour du Seigneur, signe d’un empressement eschatologique. L’apôtre donne une consigne aux corinthiens, “ne jugez donc pas avant le temps. Attendez que le Seigneur revienne. Il mettra en lumière tout ce qui est caché dans les ténèbres et il dévoilera les intentions véritables qui animent les cœurs. Alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui revient” (1 Co 4.5). Le fait de vouloir aller “plus vite que la musique”, autrement dit se croire détenteur de la plénitude des promesses, est commenté par le réformateur Jean Calvin. Ce dernier évoque 1 Corinthiens 4.5 en disant “sachons donc ce qui est permis, ce qui est maintenant en notre connaissance, et sachons aussi ce qui est différé jusqu’au jour de Jésus­-Christ; et n’essayons pas d’aller plus loin. En effet il y a des choses qui nous apparaissent clairement dès maintenant, et d’autres qui demeurent cachées jusqu’au jour de Christ” (5). Ce commentaire du réformateur soutient la thèse que Paul répond à des membres de l’Eglise de Corinthe n’ayant manifestement pas intégré le message eschatologique disant qu’une partie des promesses ne sera réalisée qu’au jour du Seigneur. Ces éléments permettent d’avancer l’hypothèse que, se sentant détenteurs de la plénitude des promesses du Royaume ici­-bas, les corinthiens ont pu adopter la devise “tout m’est permis”.

Paul évoque dans les chapitres cinq et six de la première lettre aux Corinthiens les problèmes moraux dans l’église, le cas d’inceste, les procès entre chrétiens et l’inconduite. Le slogan corinthien “tout m’est permis” est justement cité par l’apôtre dans ce passage, “tout m’est permis. Certes, mais tout n’est pas bon pour moi. Tout m’est permis, c’est vrai, mais je ne veux pas me placer sous un esclavage quelconque” (1 Co 6.12). Au verset suivant Paul semble reprendre les corinthiens sur le fait de croire que tout leur est donné, “les aliments sont faits pour le ventre et le ventre pour les aliments. Certes, cependant un jour, Dieu détruira l’un comme l’autre. Mais attention: notre corps, lui, n’a pas été fait pour l’inconduite, il est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps” (1 Co 6.13). Ici encore l’apôtre illustre le fait qu’ici­-bas le corps a une importance, reprenant les corinthiens qui pensent manifestement pouvoir d’ores et déjà faire ce qu’ils en veulent. Cette croyance des membres de l’église de Corinthe que le corps n’a plus d’importance et peut être le véhicule de l’inconduite peut être vu comme un marqueur d’une eschatologie poussée à l’extrême.

Nous prendrons comme dernier exemple la résurrection des corps. Au chapitre 15 de la lettre Paul développe des arguments laissant penser qu’il s’adresse à des personnes ayant mal intégré l’enseignement eschatologique. L’apôtre insiste en 1 Corinthiens 15.42­-44 sur le fait que la plénitude spirituelle sera donnée dans le corps glorieux, seulement une fois que nous serons ressuscités, “aussi vrai qu’il existe un corps doté de la seule vie naturelle, il existe aussi un corps régi par l’Esprit” (1 Co 15.44). L’apôtre poursuit en disant que “comme nous avons porté l’image de l’homme formé de la poussière, nous porterons aussi l’image de l’homme qui appartient au ciel” (1 Co 15.49). Jean Calvin explique pour commenter ce verset que “nous ne faisons que commencer à porter l’image de Jésus­-Christ, et tous les jours nous sommes de plus en plus transformés en elle, mais cette image consiste en la régénération spirituelle. Or elle sera pleinement rétablie, tant selon le corps que selon l’âme, et ce qui est maintenant commencé sera accompli” (6). A la suite de cette remarque du réformateur nous pouvons soutenir l’hypothèse que les membres de la communauté de Corinthe ont mal assimilé l’enseignement eschatologique initial délivré par Paul, pensant être détenteurs ici bas de la totalité des attributs qui en fait attendront la résurrection des corps.

Dans cette deuxième partie nous avons vu trois exemples de mauvaise compréhension des corinthiens rectifiés par Paul dans sa lettre, ils se font ici bas juges de toutes choses, ils livrent leur corps à l’inconduite et semblent ignorer, ou avoir oublié, que le corps physique terrestre n’est pas la dernière étape. Ces éléments plaident en faveur de la thèse de A.C. Thiselton évoquée en début de section, à savoir que les membres de l’église de Corinthe semblent avoir mal assimilé l’enseignement eschatologique de Paul. La devise “tout m’est permis” peut donc s’entendre comme un slogan corinthien, résumant à la lumière de ce que nous avons soulevé dans cette section l’incompréhension ou le manque d’assimilation de l’enseignement eschatologique de Paul. Nous nous intéresserons dans la dernière partie à ce qu’a pu être l’enseignement initial délivré par l’apôtre à la communauté de Corinthe.

Troisième partie – L’enseignement initial de Paul aux corinthiens

Paul fait à plusieurs reprises référence à une prédication antérieure qu’il a proclamée du temps de sa présence à Corinthe. Si la thèse de A.C. Thiselton est juste il est légitime de penser que Paul a prêché un message insistant sur l’aspect de ce qui était d’ores et déjà acquis, la nouvelle vie en Christ et le pardon des péchés. Cette prédication a pu être déformée par la suite, une fois l’apôtre parti vers une nouvelle mission, de telle façon que les membres de la communauté de Corinthe ont cru que toutes les promesses étaient déjà réalisées pour eux. Dans cette optique la devise “tout m’est permis” trouve sens.

L’enseignement initial délivré par Paul à Corinthe a probablement été différent de celui que nous retrouvons par exemple dans la première lettre aux Thessaloniciens, “puisque nous croyons que Jésus est mort et ressuscité, nous croyons aussi que Dieu ramènera par Jésus et avec lui ceux qui sont morts” (1 Th 4.14). Nous pouvons formuler l’hypothèse que si la prédication initiale auprès des corinthiens avait été telle, à savoir insistante sur l’aspect à venir de la Bonne Nouvelle, peut­-être les membres de la communauté n’auraient pas pensé avoir déjà tout reçu.

Nous n’allons pas développer dans le présent texte les raisons qui ont poussé Paul à insister sur l’aspect acquis de la promesse de la Bonne Nouvelle, peut-­être était­-ce pour être efficace dans sa parole face à un auditoire païen moins rompu que les juifs aux questions eschatologiques. Retenons simplement que l’apôtre a probablement rédigé la première lettre aux Corinthiens afin, entre autre, de mettre fin au malentendu sur sa première prédication qui a fait dire à la communauté de Corinthe “tout m’est permis”.

Conclusion

La ville de Corinthe au temps de l’apôtre Paul est comme nous l’avons vu dans la première partie un croisement commercial cosmopolite, une cité brassant des cultures multiples mais n’ayant pas d’histoire propre installée dans le temps depuis longtemps. C’est dans ces conditions que Paul a fondé l’église de Corinthe aux alentours de l’an 50 de notre ère. Dire que ce terreau a engendré la pensée “tout m’est permis” relève de la spéculation, toutefois il est intéressant de penser qu’il a pu favoriser cette pensée à défaut d’en être l’origine. En effet à la lecture d’autres lettres de Paul nous constatons que toutes les communautés n’ont semble-­t-­il pas réagi de la même façon, par exemple Paul a dû rassurer les thessaloniciens qui semble­-t­-il se faisaient du soucis pour le devenir des chrétiens morts avant la seconde venue du Seigneur.

Une déformation de l’enseignement eschatologique est à même d’être la source de pensées telles que “tout m’est permis” et de personnes se sentant déjà en train de régner comme Paul le souligne en 1 Corinthiens 4.8. Nous avons souligné trois exemples dans la lettre, les corinthiens qui se sentent juges de tout, qui semblent penser qu’ils peuvent livrer leur corps à l’inconduite et enfin qui semblent ignorer que le corps glorieux ne vient qu’à la fin, pour illustrer le fait que manifestement cette communauté a interprété le message de la Bonne Nouvelle comme étant pleinement accompli dans leur présent.

Ces éléments, en prenant en compte la réflexion de la troisième partie sur la nature de la première prédication de Paul probablement insistante sur les acquis immédiats du message de l’évangile, montrent que la déformation de l’enseignement de Paul par les corinthiens est une explication solide à l’attitude des membres de la communauté illustrée par la devise “tout m’est permis”.

Nous pouvons pour actualiser le sujet dire que les éléments soulevés ici sont un enjeu pour les églises chrétiennes du XXIe siècle. Un pasteur doit-­il insister sur la victoire de Christ à la croix une fois pour toute au risque de laisser penser à une personne mal affermie dans la foi qu’elle n’a plus à bien se comporter? Doit-­il au contraire rappeler sans cesse que tout n’est pas acquis ici­-bas au risque de dévaluer l’irrésistibilité de la grâce? Méditer les réponses de Paul à la déformation du message eschatologique de Corinthe est à même de donner des pistes pour répondre à ces questions.

(1) Andrianjatovo Rakotoharintsifa, Conflits à Corinthe, analyse socio-historique, éditions Labor et Fides, 1997, p.32

(2) Ibid., p.31

(3) Ibid., p.35

(4) Ibid., p.32

(5) Jean Calvin, Commentaire biblique – Première épître aux Corinthiens, éditions Kerygma, 1996, p.74

(6) Ibid., p.272

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